Quiet quitting, désengagement, bore-out : le malaise au travail a plusieurs visages
Il était exactement comme avant. À l'heure le matin, en réunion l'après-midi, disponible quand on l'appelait. Son manager n'avait aucune raison de s'inquiéter. Sauf que Thomas, 34 ans, chef de projet dans une ESN parisienne, avait décidé depuis neuf mois qu'il ne ferait plus jamais d'heure supplémentaire. Qu'il répondrait aux mails dans les horaires contractuels — et pas à 21 h. Qu'il accomplirait ses missions, correctement, sans aller au-delà. Il ne cherchait pas à nuire à son entreprise. Il cherchait à survivre à son travail. Thomas fait partie des 37 % de salariés français qui s'identifient au quiet quitting selon une enquête Ifop. Il ne le dit à personne au bureau. Il le vit en silence, dans une forme de retrait organisé qui lui permet de tenir, sans basculer dans le burnout qu'il a frôlé deux ans plus tôt. Son histoire n'est pas une exception. C'est le reflet d'un malaise profond dans notre rapport collectif au travail. Un malaise qui a plusieurs visages et dont on ne parle pas assez clairement.
5/14/202611 min read


Un malaise qui se nomme de plusieurs façons
Le monde du travail français est traversé depuis quelques années par des phénomènes qui se ressemblent en surface, mais qui recouvrent des réalités très différentes. Les comprendre, les distinguer les uns des autres, est la condition pour y répondre de façon juste. Ni en les minimisant, ni en les confondant.
Le quiet quitting — la démission silencieuse
Le terme a émergé sur TikTok en 2022, propulsé par une vidéo qui a résonné comme un écho de ce que des millions de salariés ressentaient sans encore pouvoir le nommer. L'idée centrale : la réalité est que votre travail n'est pas votre vie, et que votre valeur en tant que personne ne dépend pas de la production de votre travail.
Le quiet quitting ne désigne pas quelqu'un qui démissionne. Il désigne quelqu'un qui fait strictement ce pour quoi il est payé, ni plus, ni moins. Plus d'heures supplémentaires non rémunérées. Plus de disponibilité en dehors des horaires. Plus d'investissement émotionnel au-delà de ce que le contrat prévoit.
C'est légal. C'est même, pourrait-on argumenter, une lecture raisonnée du contrat de travail. Mais dans un contexte où la culture du dépassement de soi était devenue la norme implicite dans beaucoup d'entreprises, où "s'investir" signifiait officieusement travailler plus que ce pour quoi on est payé, ce retrait au strict minimum est vécu comme une rupture.
En France, les données Gallup sont sans appel : seulement 7 % des salariés français se déclarent engagés dans leur travail, un chiffre inférieur à la moyenne européenne de 13 %. La France se classe 36e sur 38 pays européens. 72 % des Européens ne sont pas engagés au travail.
Ce n'est pas une génération particulière qui "ne veut plus travailler". C'est une relation au travail qui s'est profondément transformée et qui dit quelque chose d'important sur ce que le travail offre (ou n'offre plus) à ceux qui s'y investissent.
Le bore-out — l'épuisement par l'ennui
Le bore-out est l'opposé apparent du burnout et pourtant il produit les mêmes dégâts sur la santé mentale. Là où le burnout vient d'une surcharge, le bore-out vient d'un vide.
Le bore-out désigne un syndrome d'épuisement professionnel par l'ennui : sans objectif motivant, sans défi à relever, le salarié perd tout intérêt pour sa vie professionnelle et voit sa santé s'altérer si la situation se prolonge durablement. Ce n'est pas "ne rien avoir à faire". C'est plus insidieux que ça : c'est avoir des tâches répétitives, sous-dimensionnées par rapport à ses compétences réelles, ou perçues comme sans valeur et ne pas pouvoir en parler, parce que se plaindre d'avoir trop peu de travail est socialement inacceptable.
Le stress paradoxal du bore-out est précisément là : on souffre, mais on ne peut pas le dire. On cache son inactivité. On s'invente de l'occupation. On simule l'effort. Cette dissimulation permanente est épuisante.
Les symptômes du bore-out incluent fatigue persistante, troubles du sommeil, perte de motivation, anxiété, symptômes dépressifs et une perte d'estime de soi profonde — car l'individu en arrive à se demander si son manque de stimulation dit quelque chose sur sa propre valeur.
Le brown-out — la perte de sens
Le brown-out est peut-être le plus douloureux des trois, parce qu'il touche à ce qu'il y a de plus profond dans notre rapport à l'existence professionnelle : le sens.
Le brown-out désigne une perte brutale de sens. C'est quand on ne comprend plus pourquoi on fait ce qu'on fait. Le travail devient absurde, déconnecté de nos valeurs.
Le concept est intimement lié aux travaux de l'anthropologue David Graeber, qui a popularisé en 2018 l'expression bullshit jobs, ces emplois dont l'utilité sociale ou économique échappe à ceux qui les occupent. Le salarié en brown-out n'est pas surchargé (comme dans le burnout) ni sous-chargé (comme dans le bore-out). Il travaille. Mais il n'arrive plus à raccrocher ce qu'il fait à quelque chose qui lui semble juste, utile, cohérent avec qui il est.
Le brown-out se caractérise par un désengagement du salarié qui ne comprend plus l'utilité ou la finalité de ses missions, entraînant une baisse de motivation et d'énergie. C'est une extinction progressive de la flamme intérieure.
Ce que ces trois phénomènes ont en commun
Quiet quitting, bore-out, brown-out : trois réalités distinctes, une même racine.
Dans les trois cas, quelque chose s'est rompu dans la relation entre la personne et son travail. Cette rupture peut avoir des causes très différentes, un management défaillant, un manque de reconnaissance, une charge de travail mal calibrée, des valeurs personnelles en contradiction avec la culture de l'entreprise, un environnement toxique, une absence de perspectives. Mais dans les trois cas, le mécanisme de protection s'enclenche : le retrait, l'ennui simulé ou la perte de sens viennent protéger la personne d'un effondrement plus total.
Ce ne sont pas des caprices. Ce sont des signaux.
Et ces signaux méritent d'être entendus, pas seulement par les entreprises qui en subissent les conséquences économiques, mais par les personnes elles-mêmes, qui méritent de comprendre ce qu'elles traversent.
Les chiffres qui dessinent un tableau d'ensemble
Les données 2025 sur le rapport des Français au travail sont saisissantes.
Plus d'un salarié sur deux souhaite changer de métier, dont 27 % immédiatement, selon l'enquête Ipsos. Plus d'un salarié sur trois envisage de démissionner pour préserver sa santé mentale.
58 % des Français affirment qu'ils arrêteraient de travailler si on leur garantissait un maintien du revenu qu'ils touchent actuellement. Le travail est aujourd'hui davantage perçu comme une contrainte (pour 54 % des personnes interrogées) que comme une source d'épanouissement (pour 46 %).
30 % des salariés français disent avoir déjà songé à quitter leur entreprise à cause d'une santé mentale au travail dégradée.
Et le coût de tout cela ? Selon Teale, le désengagement représente en moyenne 3 800 euros par salarié chaque année (turnover, absentéisme et perte de productivité confondus). À l'échelle française, les projections pour 2026 évoquent un coût global pouvant dépasser 60 milliards d'euros par an.
Ces chiffres ne sont pas là pour accabler les entreprises ou les salariés. Ils sont là pour dire ce que beaucoup ressentent sans oser le formuler : le malaise au travail en France est profond, structurel, et il ne se résoudra ni par la morale ni par l'injonction au "positivisme".
La confusion dangereuse : quand on confond symptôme et problème de fond
Ce qui me frappe le plus dans le débat public sur le quiet quitting, c'est la tentation de le réduire à une question de génération ("les jeunes ne veulent plus travailler"), de paresse ("ils ne s'impliquent plus") ou de confort excessif ("ils ont été trop protégés").
C'est non seulement faux (les données montrent que le désengagement touche toutes les tranches d'âge) mais c'est surtout contre-productif. Cette lecture renforce précisément ce qui produit le désengagement : le sentiment de ne pas être vu, compris, reconnu pour ce qu'on est réellement.
En trois décennies, la proportion d'actifs français ayant le sentiment de donner plus qu'ils ne retirent de leur travail a quasiment doublé, passant de 25 % en 1993 à 48 % en 2022. Ce n'est pas une génération qui a changé. C'est un contrat implicite entre les individus et le travail qui s'est rompu.
Le quiet quitting, le bore-out et le brown-out sont des réponses à ce déséquilibre, pas des causes. Les personnes qui s'y retrouvent ont souvent essayé autre chose avant : s'investir davantage, signaler leur mal-être, demander des changements. Le désengagement vient rarement en premier. Il vient quand les autres tentatives ont échoué.
Ce que ces phénomènes disent de la relation à soi
J'aimerais maintenant aborder une dimension rarement traitée dans les analyses sur le désengagement au travail et qui est pourtant au cœur de mon travail en coaching : ce que ces phénomènes disent de la relation que vous avez avec vous-même.
Le quiet quitting comme protection — légitime mais insuffisante
Pour beaucoup de personnes, le quiet quitting est une stratégie de survie entièrement légitime. Refuser de sacrifier sa santé mentale, ses relations personnelles, ou son énergie vitale à un employeur qui ne le reconnaît pas : c'est de la sagesse, pas de la lâcheté.
Mais le quiet quitting a un coût invisible que peu de gens nomment : le renoncement progressif à l'élan. Faire le minimum pour se protéger, c'est aussi renoncer au plaisir de faire bien, à la satisfaction de contribuer, au sentiment d'utilité. Sur le long terme, ce retrait peut générer son propre épuisement, non plus par surcharge, mais par extinction lente de ce qui donne du sens.
Le vrai enjeu n'est pas "comment s'investir davantage dans mon travail". C'est : "Comment distinguer ce qui vaut mon énergie de ce qui ne la mérite pas ?"
Le bore-out comme signal identitaire
Le bore-out dit souvent quelque chose d'important : vous êtes là où vos compétences ne sont pas utilisées. Où vos capacités sont sous-employées. Où votre intelligence ou votre créativité ne trouve pas à s'exprimer.
Ce n'est pas une information banale. C'est une invitation à regarder le décalage entre ce que vous êtes, vos forces réelles, vos aspirations profondes — et ce que votre poste vous demande d'être. Ce décalage, s'il est durable, épuise autant que la surcharge. Parce que contenir ce qu'on est, c'est aussi du travail.
Le brown-out comme crise de valeurs
Le brown-out est la forme la plus existentielle du malaise au travail. Quand le travail devient absurde — quand ce qu'on fait semble déconnecté de tout ce à quoi on croit, c'est rarement un problème de poste. C'est un problème d'alignement.
Cette dynamique traduit une recherche croissante de cohérence entre valeurs personnelles, missions confiées et environnement de travail.
Retrouver cet alignement ne passe pas toujours par changer d'entreprise. Parfois il passe par comprendre ce qui, dans votre travail actuel, pourrait être réorienté pour se rapprocher de ce qui compte pour vous. Parfois il passe par reconnaître que vous avez changé, que ce qui vous animait il y a cinq ans ne vous anime plus, et que c'est une information valide, pas une trahison.
4 questions pour situer votre propre malaise
Si vous vous reconnaissez dans l'un de ces tableaux, voici quatre questions qui peuvent vous aider à clarifier ce que vous traversez réellement.
1. Est-ce que je fais le minimum pour me protéger ou est-ce que je retiens quelque chose parce que je ne fais plus confiance ? La nuance est importante. Dans le premier cas, le quiet quitting est une protection saine. Dans le second, il peut cacher une blessure de reconnaissance ou de trahison qui mérite d'être nommée.
2. Mon ennui vient-il de l'absence de travail, ou de l'absence de travail qui me correspond ? Le bore-out n'est pas la conséquence du peu de travail. Il est la conséquence du mauvais travail, celui qui ne mobilise pas qui vous êtes vraiment.
3. Est-ce que je comprends encore pourquoi je fais ce que je fais — et est-ce que ça m'importe ? Si la réponse aux deux parties de la question est non, vous êtes peut-être en brown-out. Ce n'est pas une faiblesse. C'est un appel à regarder l'alignement entre vos valeurs et votre réalité professionnelle.
4. Est-ce que mon malaise au travail déborde sur le reste de ma vie ? Les trois syndromes ont tendance à contaminer progressivement tout le reste (les relations, l'énergie, le sommeil, le sens de soi). Si c'est le cas, c'est le signe que ce n'est plus seulement un problème de poste. C'est un signal de santé.
Ce qui aide et ce qui ne suffit pas
Il existe des leviers organisationnels réels pour prévenir ces phénomènes : reconnaissance, autonomie, management bienveillant, missions alignées avec les compétences, culture du feedback, équilibre vie pro-vie perso. Les données Gallup sont claires : 70 % de l'engagement au travail dépend directement du management.
Mais les solutions organisationnelles ont leurs limites — surtout quand l'organisation ne change pas. Et dans ce cas, ce qui reste, c'est votre propre capacité à comprendre ce que vous traversez, à mettre des mots dessus, à faire des choix informés.
Ce que je constate en coaching, c'est que les personnes qui souffrent de quiet quitting, de bore-out ou de brown-out partagent souvent une même difficulté : elles ne savent plus très bien qui elles sont en dehors de leur travail. Ce que le travail leur a pris — ou n'a jamais su leur donner — c'est un espace pour être elles-mêmes.
Reprendre ce contact avec soi, ses valeurs, ses forces, ses aspirations réelles, c'est le point de départ de tout mouvement vers quelque chose de différent. Pas nécessairement changer d'entreprise. Mais se repositionner par rapport à son travail depuis un lieu de clarté intérieure, pas de résignation.
Et si ce malaise était une porte ?
Je terminerai par cette idée, qui me tient à cœur.
Les personnes en quiet quitting, en bore-out ou en brown-out ne sont pas des salariés défaillants. Ce sont souvent des personnes intelligentes, sensibles, qui ont attendu parfois longtemps que les choses changent d'elles-mêmes. Qui ont espéré être vues différemment. Qui ont donné beaucoup, reçu peu en retour, et ont fini par se protéger.
Le malaise qu'elles ressentent n'est pas la maladie. C'est l'alarme. Et les alarmes méritent d'être entendues avant de sonner plus fort.
Ce que ces phénomènes disent, au fond, c'est que nous avons besoin d'un rapport au travail dans lequel nous existons pleinement où nos compétences sont utilisées, où nos valeurs sont honorées, où notre énergie est respectée. Ce n'est pas une exigence excessive. C'est une aspiration humaine fondamentale.
Et cette aspiration, si elle est entendue et accompagnée, peut devenir le moteur d'une transformation bien plus profonde qu'un simple changement de poste.
En résumé
Le quiet quitting (faire strictement le minimum de son contrat), le bore-out (épuisement par l'ennui et sous-stimulation) et le brown-out (épuisement par perte de sens) sont trois manifestations distinctes d'un même malaise profond dans le rapport au travail. En France en 2025, seulement 7 % des salariés se déclarent engagés selon Gallup, et plus d'un sur trois envisage de démissionner pour préserver sa santé mentale. Ces phénomènes ne relèvent pas d'une faiblesse individuelle mais d'un déséquilibre structurel entre ce que le travail demande et ce qu'il offre en retour. Les comprendre est la condition pour agir, qu'il s'agisse de protection personnelle, de reconversion, ou d'un accompagnement pour retrouver un rapport au travail plus aligné avec qui l'on est.
📚 Sources
Gallup — State of the Global Workplace 2023 & 2024 — seulement 7 % des salariés français engagés
Ifop / Les Makers — enquête quiet quitting France : 37 % des Français concernés
Moka.Care / GHU Paris / Ifop — Enquête santé mentale au travail 2025, 2 200 salariés
CEPREMAP — Le bien-être en France, rapport 2025
Helloworkplace — Le "grand détachement" ou le coût du désengagement au travail (2025)
BPI France / Big Media — Brown-out au travail : symptômes, causes, solutions (2026)
Qare — Bore-out : détecter les symptômes et en sortir
Info.gouv.fr — Comprendre et prévenir le syndrome de l'épuisement au travail (2025)
Culture RH — Santé mentale en 2025 : amélioration ou détérioration ?
Graeber, D. — Bullshit Jobs (2018)
Cet article est rédigé à titre informatif. Il ne remplace pas un accompagnement médical ou psychologique. En cas de détresse psychologique liée au travail, consultez votre médecin traitant ou le médecin du travail. Le 3114 reste disponible 24h/24 en cas de crise.
Ce que vous traversez mérite d'être nommé et entendu.
Si vous vous reconnaissez dans cet article et que vous souhaitez mettre des mots sur ce que vous vivez, clarifier ce que vous voulez vraiment, ou retrouver un élan qui vous ressemble : le rendez-vous découverte Orinki est là pour ça.
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